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Violences sexuelles : entre tabou, horreur et indignation

no picture Médecin, journaliste
Isaac Houngnigbe
Inscrit le 12 février 2017
  • 4 Articles

Photo : Geralt/Pixabay

Photo : Geralt/Pixabay

Nous étions un matin de l’année 2002. Ce jour-là, Dossi et sa mère devaient quitter Aplahoué pour Ouidah. La distance entre ces deux localités du Bénin est d’environ 100 km. Une fois à l’intérieur du taxi, le nombre limité de places ne permettait pas à Dossi de s’asseoir confortablement. On a donc prié un jeune homme, de la trentaine, assis sur le siège à côté de celui du chauffeur, de tenir Dossi sur ses cuisses le temps du voyage. Il faut noter que porter un enfant sur les cuisses pendant un voyage est une pratique courante et un acte de gentillesse. Pendant mon enfance, j’ai été souvent porté par des ‘’tontons’’ que je ne connaissais pas mais qui étaient gentils. Depuis que j’ai ‘’grandi’’, j’ai aussi porté des enfants au cours de certains voyages. Quoi de plus normal ! Revenons à l’histoire de Dossi. Sur le tronçon, pendant que tout semblait aller normalement, le jeune homme glissa sa main sous la robe de Dossi. Il commença par toucher les parties intimes de la fille sans éveiller le moindre soupçon. Dossi n’avait que 4 ans. Surprise et terrorisée par l’acte, elle n’a pu dire mot. Le chauffeur, à quelques centimètres de la scène semblait ne rien voir. A travers le rétroviseur, Dossi, troublée, pouvait apercevoir le visage de son bourreau. Elle a dû subir le supplice pendant plus de 2 heures de route. Que pouvait-elle dire ? Crier ? Pleurer ? De quelle manière pouvait-elle mettre des mots sur ce qui se passait ? N’aurait-on pas vite fait d’assimiler ce qu’elle disait à des caprices d’enfants ? A 4 ans, comment peut-on se défendre contre une agression de ce genre, pendant que tout le monde semblait ne rien voir, pendant que tout le monde semblait préoccupé par la destination, alternant sommeil et éveil.

A la descente du taxi à Ouidah, Dossi éclata en sanglots. La réaction de la mère, connue pour sa rigueur, ne s’est pas faite attendre : ‘’Cesse de pleurer. Arrête tes caprices. Tu as mangé du riz avant le départ et tu as déjà faim ?’’. Cet épisode a marqué Dossi à vie. Pendant plus de 5 ans, elle y a pensé, repensé. Elle faisait sa toilette intime plusieurs fois par jour. Elle ressentait en tout temps et en tout lieu cette main agressant ses parties génitales. Ce traumatisme, elle a voulu en parler à sa mère mais elle n’y arrivait pas. Elle ouvrait parfois la bouche, mais aucun son ne sortait. Dossi s’en est remis au temps, à l’effet du temps.

Dossi m’a raconté cette histoire, il y a seulement quelques jours, alors que les faits remontent à une quinzaine d’années. Je suis la première personne à qui elle se confie sur le sujet. Des cas similaires à celui de Dossi, il en existe énormément. Combien de petites filles n’ont-elles pas été victimes des vices de l’agresseur de Dossi, incapable de contrôler sa pulsion libidinale ? Combien de cas de violences sexuelles ne passent-ils pas dans le silence tous les jours ? De plus en plus, l’actualité fait état de viols commis sur des mineurs, voire sur des filles de moins de 5 ans [1, 2]. Les réseaux sociaux font de plus en plus le relai d’images de petites filles violées.

Une analyse conduite par l’Organisation Mondiale de Santé (OMS) en 2004 a estimé que la prévalence mondiale des violences sexuelles sur enfant était d’environ 27 % chez les filles et avoisinait les 14 % chez les garçons [3]. Par ailleurs, les faits montrent que les victimes de violence sexuelle, qu’elles soient de sexe féminin ou masculin, peuvent connaître des conséquences à divers niveaux : santé mentale, comportement, et vie sociale [3, 4, 5]. Toutefois, ce sont les filles et les femmes qui portent la charge écrasante des traumatismes et des maladies résultant de la violence et de la coercition sexuelles [3], non seulement parce qu’elles constituent la grande majorité des victimes, mais aussi parce qu’elles sont sans défense face aux répercussions de cette violence sur la santé sexuelle et génésique : grossesses non désirées, avortements pratiqués dans de mauvaises conditions de sécurité, et risque accru d’infections sexuellement transmissibles, notamment le VIH au cours de rapports vaginaux.

Ces faits et ces chiffres sont inquiétants. Ils témoignent du drame qui se passe sous nos yeux sans qu’on ne s’y intéresse vraiment. Les questions liées aux violences sexuelles sont très sensibles et difficiles à aborder vu le tabou qui les entoure. Il est difficile de parler de tout ce qui est en rapport au sexe. Ceci pourrait expliquer pourquoi les victimes de violences sexuelles ont du mal à en parler. On a peur de la réaction sociale. On craint le regard des proches, de la famille, des autres. On ressent une gêne à en parler. Quand l’agression provient d’un membre ou proche de la famille, on redoute les conséquences sur l’harmonie de la famille. Et d’ailleurs, comment le dire ? Comment le prouver ? Comment le dénoncer sans être rapidement taxé de capricieux ou de se voir répliquer : ‘’Tu regardes trop la télé’’, ou encore ‘’Tu dis n’importe quoi’’ et même ‘’C’est un enfant, elle ne sait pas ce qu’elle dit’’.

Je condamne avec la dernière rigueur les violences sexuelles de toute sorte, et en particulier celles à l’endroit des enfants. C’est inhumain d’opposer au sourire et à l’innocence des enfants ces actes barbares. Violer un enfant, c’est briser son avenir ; c’est détruire son esprit, c’est étouffer sa vie. J’appelle à l’action contre les violences sexuelles à l’endroit des enfants. Nous devons attirer l’attention des parents sur la réalité de ce phénomène. Ils doivent apprendre à mettre en confiance leurs enfants, à les écouter et à les protéger davantage. Nous devons briser le tabou autour des violences sexuelles envers les enfants !


Sources:

1. https://lanouvelletribune.info/2017/07/individus-condamnes-viol/

2. https://beninwebtv.com/2017/08/benin-la-cour-le-declare-coupable-de-viol-sur-une-fillette-de-2-ans-et-demi/

3. Andrews G et al. Child sexual abuse. Dans : Ezzati M, Lopez AD, Rodgers A, Murray CJ, éds. Comparative quantification of health risks: global and regional burden of disease attributable to selected major risk factors. Genève, Organisation mondiale de la Santé, 2004.

4. Dube SR et al. Long-term consequences of childhood sexual abuse by gender of victim. American Journal of Preventive Medicine, 2005, 28(5):430–38.

5. Patel V, Andrew G. Gender, sexual abuse and risk behaviours in adolescents: a cross-sectional survey in schools in Goa. National Medical Journal of India, 2001, 14(5):263–67.





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